Qu’est-ce qu’un livre ?
Voici la question posée par M. M., mon professeur de « Grands domaines du
savoir » à l’IUT. Un titre bien pompeux pour un cours aux contours flous, qui se trouve en réalité être de la philosophie mâtinée d’un peu de psychologie de comptoir, et saupoudrée de miettes de littérature. La forme de la réponse était totalement libre : sondage, film, chanson, pseudo-philosophie… Voici ce que j’ai choisi, qui donne déjà un aperçu de ma façon d’envisager le livre et, partant de là, la lecture, l’auteur… et l’éditeur, évidemment.
— Un livre ? Ces feuilles manuscrites ou imprimées
Que parcourt à loisir le lecteur chevronné ?—Ah ! Non ! C’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! Bien des choses en somme.
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Seuls les oisifs et les désœuvrés
Trouvent tant de plaisir à s’abîmer les yeux ! »
Amical : « Chaque soir cet ami délicieux
Me conte au coin du feu les plus belles histoires. »
Descriptif : « C’est un texte ! C’est une œuvre ! C’est de l’art !
Que dis-je, c’est de l’art ? C’est la plume d’un maître ! »
Curieux : « De quoi vous sert cet étrange petit être ?
À caler un frigo, faire office d’escabeau ? »
Gracieux : « Si ces pages bientôt lâchaient leurs mots
Pensez-vous qu’ils monteraient jusqu’au septième ciel
Battant l’air avec joie de leurs petites ailes ? »
Truculent : « Le poids de la culture est fort lourd
Quand à une plaisanterie, un homme sans humour
Répond en abattant sur votre pauvre tête
Les Misérables ou le Manuel d’Épictète. »
Prévenant : « Préférez plutôt les têtes bien faites
À celles trop pleines, gavées du savoir des bêtes. »
Tendre : « Abandonné, il est mon seul compagnon
Par ses pages Verlaine pleure mes désillusions. »
Pédant : « Vous écriviez ? J’en suis fort aise.
Eh bien ! Vendez maintenant ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, écrire est à la mode ?
Pour faire beaucoup d’argent, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « La beauté que dégagent ces pages
Traversera sans doute les siècles et les âges… »
Dramatique : « Quelle catastrophe que le numérique ! »
Admiratif : « Cette écriture est magnifique. »
Lyrique : « Que de beauté dans ce chant nervalien… »
Naïf : « Les histoires sont finies dès le mot “fin”. »
Respectueux : « Derrière ces reliures dorées
On trouve le savoir, la science, la Vérité. »
Militaire : « Ces bêtises iront au pilori ! »
Pratique : « Pourquoi n’augmenteriez-vous pas son prix ?
Certainement, monsieur, ce sera un best-seller ! »
Enfin, parodiant Pyrame en grande colère :
« Le voilà donc ce livre qui de son écrivain
A détruit toute la vie ! Au pilon, le malin ! »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres,
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.Je ne suis pas Edmond de Rostand, et n’ai point à l’écrit la verve et le charme de son Cyrano. Néanmoins, j’aime jouer avec les mots, m’essayer à l’activité que pratiquent tant et tant de Français – avec plus ou moins de succès –. Écrire reste avant tout un moyen de me réapproprier ce que je lis, d’en polir la matière quitte à l’user, de sucer la substantifique moelle jusqu’à la lie. J’ai choisi la tirade des nez parce qu’elle permet, dans un cadre formel plutôt contraignant, d’offrir un éventail de tons et de couleurs, de tourner autour du sujet sans vraiment l’aborder de front.
Car tenter de définir le livre avec exactitude, c’est déjà le destituer de son mystère, de l’ambiguïté fondamentale qui en fait un objet hybride, celle d’être désigné comme un « bien culturel ». Le livre se fabrique, se vend, s’achète, se possède, se conserve. En cela, il est proprement un bien de consommation, qui s’use et se fane au fur et à mesure de son utilisation. Mais les idées qu’il transporte, elles, sont indestructibles, elles s’oublient peut-être mais restent insaisissables, intouchables en tant que telles.
Fixer sur un support tangible un contenu volatile, tel est le propre du livre. C’est ce qui en fait la singularité, mais également l’infinie complexité. Plutôt que de lui donner un sens, je préfère l’écrire paré de quelques uns de ses atours : comme Cyrano, il est tour à tour drôle et émouvant, attirant ou détestable. En cela, il dépend d’une multitude de facteurs, depuis son aspect physique jusqu’à la réception qu’en fait le lecteur, en passant par la nature de son contenu, bien sûr.
Objet de polémique et parfois de violence, il est au cœur de la vie des hommes… Et de la mienne en particulier.
Toute critique ou remarque constructive est évidemment bienvenue ! Au cours des articles de ce blog, je vous parlerai souvent de ma vision un peu particulière des métiers du livre, en ayant toujours conscience qu’elle sera probablement amenée à changer en fonction de mes futures expériences professionnelles. Sur le blog de Pierre Assouline, qui se trouve dans mes liens, on peut souvent lire des articles très stimulants sur le monde de l’édition, comme celui-ci sur le rapport actuel entre auteur et éditeur.
Toujours une belle plume, je dirais même…meilleure, plus mûre qu’il y a quelques années
Tes critiques sont vraiment très importantes pour moi, merci beaucoup !
Je vais aller me cacher.
Je ne serai jamais acceptée à l’IUT. Même si c’est l’aspet librairie qui m’intéresse. Tu écris vraiment, vraiment bien. La forme, le fond… tout y est (à mon humble avis).
Si ça peut te rassurer, pour tout ce qui est devoirs à l’écrit je ne suis pas parmi les moins bons, même si tu estimes écrire moins bien que moi – ce qui n’est pas vrai – tu as de fortes chances d’être acceptée !
Et… merci beaucoup